Une histoire de biais cognitifs, ou comment échouer dans son raisonnement

//Une histoire de biais cognitifs, ou comment échouer dans son raisonnement

Pour échouer dans son raisonnement, rien de plus simple : faire entièrement confiance à ses automatismes de pensée, et surtout ne pas se poser de question ! Tout le monde est sujet aux biais cognitifs, alors peut-être qu’une prise de conscience de leur existence serait un bon début pour limiter les pièges tendus… par soi-même. Petite illustration à travers une conversation.

– Chérie ?!

– Oui ?

– Tu es déjà rentrée ?

– Ben non, c’est mon hologramme qui te parle… Bien sûr que je suis déjà rentrée, sinon qui voudrais-tu que ce soit ?

– Ouais, excuse-moi. Je suis un peu à l’ouest ce soir, surtout après la journée que je viens de passer…

– C’est rien, tu sais que j’adore te taquiner. Tiens, pose-toi, je t’apporte un verre. En attendant feuillette ton magazine, je suis passée l’acheter chez le buraliste en rentrant.

– T’es un amour, tu sais… Waouh, regarde un peu ce titre en couverture : « Buvez de la bière, perdez du ventre. » C’est pour moi ça ! Enfin… non pas que j’ai beaucoup de ventre à perdre, hein ?

– Mais non… et puis tu sais, je l’aime bien ton bidon. Par contre, ne t’enflamme pas Doudou. Tu sais très bien sur quel levier agissent ces titres aguicheurs : le biais de conjonction. Cette histoire te semble plausible, du coup elle attire ton attention, et au final, elle t’induit en erreur !

– Ah nous y voilà ! C’est bien ta marotte ça… Les biais comment déjà ?! Ah oui, cognitifs. Eh chérie, faut que tu laisses le boulot sur le porte-manteau quand tu rentres à la maison, et que tu zappes. Parce que franchement, y’a que toi qui piges ce truc et qui en vois partout : pour le commun des mortels, c’est de l’hébreu, je t’assure.

– Oh, fais pas ton bêta mon cœur. Tu sais très bien de quoi il s’agit, et c’est simple. Les biais cognitifs sont des erreurs de jugement que tout le monde fait, y compris LA spécialiste que je suis. Leur particularité c’est qu’elles s’écartent systématiquement de la rationalité, c’est-à-dire de ce que l’on pourrait attendre d’une pensée ou d’un comportement optimal, logique et raisonné. Et par « systématiquement » on entend que ces erreurs vont souvent dans le même sens, ce qui quelque part les rend prévisibles. Tu vois, rien de sorcier là-dedans.

– Ok, merci Dr Freud. Je vais quand même lire mon article : je connais assez bien ce magazine, depuis le temps que je le lis, pour savoir qu’ils ne disent pas que des âneries.

– Ah, écoute chérie, voilà une information importante !!! L’alcool est bon pour la santé s’il est consommé avec modération, et ce même quotidiennement, t’as vu ? Le fameux « paradoxe français »… On devrait l’inscrire dans la Constitution celui-là, hein ?

– Mouais… je vois bien. Un p’tit biais de cadrage pour te présenter les choses bien comme il faut afin de te préparer à prendre leur histoire pour argent comptant. Suivi d’un zeste de biais de confirmation de ta part qui fait que tu focalises ton attention principalement sur les exemples qui vont dans le sens de tes croyances préétablies. Le tout accompagné par un soupçon de biais d’association qui fait que les quelques éléments que tu as glanés vont être intégrés afin de former une histoire crédible dans ton esprit. La recette parfaite du cocktail Irrationality On The Beach. Tiens, voilà ton verre mon amour. Et puis qu’est-ce qu’ils entendent par « modération » au fait ? Un verre ? Deux ?

– T’inquiète, j’ai une connaissance éclairée de ce que cela signifie pour moi : deux verres de vin ou équivalent-alcool, c’est pour les débutants. Merci pour le verre trésor.

– Une petite portion d’excès de confiance pour accompagner ton cocktail ? Surestimation de tes connaissances et de tes capacités ?

– Bouh !!! Les Manipulateurs sont parmi nous et agissent à nos dépends. Mais heureusement, ma Walter Snowden veille au grain et me protège du grand méchant MOI ! Bref, je ne t’embête plus avec mes histoires…

– Ben alors, tu ne finis pas ton article Doudou ? Tu as refermé ton magazine ?

– Ouais, c’est du grand n’importe quoi. C’est l’histoire d’un type qui souhaite perdre du tour de taille en continuant à pouvoir se siffler sa p’tite binouze. Total, ce n’est pas du tout ce qu’il fait. Et tout ça pour quoi ? Pour ne perdre que 4kg au bout de 4 semaines. Bref, je m’étais identifié à lui au début de l’article mais finalement, il ne me ressemble pas tant que ça. C’est vraiment la première fois qu’un article me déçoit dans ce magazine. Je vais peut-être reconsidérer mon appréciation générale.

– Tu vois, là aussi tu dois faire appel à un biais cognitif pour être en paix avec toi-même. Tu n’adhères plus à l’histoire, du coup un p’tit mensonge vient à ta rescousse sous la forme : « Finalement ce type ne me ressemble pas tant que ça. » Et c’est joué ! Une belle dissonance cognitive. Bref, comme disait Jacques Chirac : « Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis… »

– Tout à fait, bien dit !

– Euh, il a quand même terminé cette phrase en disant : « … c’est ce que j’ai toujours pensé ! »

By | 2017-04-13T14:30:17+00:00 24/11/2014|Psychologie & Neurosciences|3 Comments

About the Author:

Riadh LEBIB
Docteur en neuropsychologie. Diplômé en Thérapies Comportementales et Cognitives (TCC). Ses thématiques de recherche portent principalement sur les comportements humains rationnels et irrationnels en étudiant leur impact sur les prises de décision en situation de calme ou de stress.

3 Comments

  1. Agnès Grisard 27 novembre 2014 at 14 h 03 min - Reply

    Merci Riadh de cette histoire éclairante 😉 avec l’humour en filigrane…

    • Philippe Barel 1 décembre 2014 at 12 h 34 min - Reply

      Oui bien vu ! Voilà pourquoi beaucoup d’hommes ont du ventre, c’est bien sûr à cause des biais cognitifs… 😉

  2. […] « débiaiser » nos raisonnements farfelus (Riadh Lebib avait exposé quelques biais cognitifs dans un précédent article), de lâcher prise. Cela s’apprend (c’est l’apport des neurosciences cognitives notamment). […]

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