Comment devient-on terroriste ?

L’acte terroriste qui a frappé la rédaction de Charlie Hebdo mardi 07 janvier, et tué au total 12 personnes, laisse bon nombre de questions sur les auteurs d’une telle sauvagerie, dont celle-ci : comment des individus peuvent en arriver à de tels agissements ? Je repense à un ouvrage de ma bibliothèque et à la contribution dans celui-ci de Françoise Sironi, maître de conférence et chercheur en psychologie, dont l’expérience clinique a porté sur les victimes de torture et des bourreaux. « Les mécanismes de destruction de l’autre », l’intitulé de son écrit que je relate ici partiellement, suivent une logique organisée de mise en place de la désempathie, une perte du rapport à l’autre, probablement similaire dans la fabrication des terroristes et des tortionnaires. Extraits.

« On ne nait pas tortionnaire (…) on le devient. On le devient par la construction délibérée, intentionnelle, chez le bourreau, de la perte de sa capacité d’empathie. Cette perte de la capacité d’empathie est l’aboutissement final d’un processus de désaffiliation avec le monde commun et d’affiliation à un monde résolument à part (…)

J’ai ainsi pu répertorier trois manières de fabriquer des bourreaux (…)

On peut devenir un tortionnaire par initiation. L’initiation traumatique va avoir pour but d’affilier le tortionnaire à un groupe d’appartenance fort (corps d’armée, groupuscule paramilitaire…). Pour ce faire, des techniques traumatiques vont être utilisées. Prenons l’exemple de la police politique grecque, la Kesa, à l’époque des Colonels. La formation, qui durait quatre mois, était organisée en trois phases.

Première phase : valorisation de l’identité initiale, par accroissement de certaines qualités chez l’appelé, comme la force, la bravoure, la discipline, l ‘endurance… Notons que les instructeurs participent entièrement à la formation, aux marches, aux exercices d’endurance. Quel que soit leur âge, ils sont et restent toujours les plus forts.

Deuxième phase : la phase de déconstruction de l’identité initiale. Les mêmes instructeurs deviennent soudain grossiers, humiliants, imprévisibles : leurs ordres sont complètement incohérents, absurdes. Tout lien personnel avec le monde d’avant (photos de famille, par exemple) est détruit volontairement par les instructeurs.

Puis arrive la troisième phase : la reconstruction d’une nouvelle identité. L’accent est à nouveau mis sur la force, la bravoure, sur un enseignement idéologique et dichotomique : il y a les nôtres, il y a les ennemis. L’initiation se termine par une cérémonie rituelle officielle : la remise du képi signant l’appartenance au corps spécial de police. L’initiation est pensée de telle sorte que la première des choses que doivent faire les jeunes recrues de retour après leur sortie festive en ville, c’est torturer un prisonnier.

Deuxième cas de figure. Des pays ou des groupes culturels soumis à des processus d’acculturation violents et répétitifs au cours de leur histoire peuvent constituer un terreau propice à la fabrication d’acteurs de violences collectives. Une idéologie agit comme une acculturation violente, quand il n’y a plus aucun lien entre la culture d’origine et la culture nouvelle que l’on tente d’implanter. Une acculturation violente et répétée favorise l’émergence d’êtres qui sont devenus de purs fragments de négativité (…)

Troisième cas de figure : il s’agit de fabriquer un acteur de violence collective dans l’action, par l’action. Cette fabrication est déterminée par la situation de combat. Il s’agit d’une fabrication en temps de guerre, pendant les conflits (…). La logique de guerre est la suivante : « Soit je te tue, soit tu me tues ». Cette logique est en permanence réitérée au combat. Cette formation est aussi déterminée par une formation à l’inaction, en temps de paix ou entre les combats (…). La formation à l’inaction détermine l’attitude des combattants face à la torture, en situation de combat. On ne forme pas de la même manière des commandos, des pilotes de chasse et des spécialistes des transmissions (…).

Pour que la coupure de la capacité d’empathie demeure efficiente, il faut que le tortionnaire pense l’autre comme un non-humain, comme ein Stück, un morceau. Si le morceau montre une capacité d’empathie avec le bourreau, si donc l’étanchéité des univers n’est pas parfaite, c’est le bourreau qui peut être menacé d’effraction psychique. Un patient me relata la scène suivante : c’était la fin de l’après midi ; il était dans la salle de torture, torturé avec un autre prisonnier. La fin de son service approchait pour le tortionnaire. Le voisin de mon patient, à bout, excédé par tant de souffrances, se mit à parler à son bourreau en ces termes : « C’est bientôt la fin de la journée pour toi. Tu vas rentrer tranquillement chez toi, retrouver ta femme, tes enfants. Et que vas-tu leur raconter ? Tu leur racontes ce que tu fais ici comme saleté avec nous ? ». Le bourreau n’en supporta pas plus. Il tortura le voisin de mon patient à mort. Celui ci décéda dans l’heure (…) ».

Le sursaut d’union nationale et internationale qui a eu lieu immédiatement après l’attentat au siège de Charlie Hebdo rappelle combien l’empathie est une propriété fondamentalement humaine, indissociable de l’idée de démocratie et de liberté d’expression. Les procédés intentionnels de sa destruction – qui méritent d’être mieux connus pour être combattus – laissent place à l’instauration de toute forme de cruauté et correspondent à une régression de civilisation.

Face au fanatisme et à la barbarie, l’éducation et la pédagogie – à travers la recherche de l’individualisation et de la liberté de point de vue – sont les meilleures armes d’humanité massive.

About the Author:

Philippe BAREL
Rédacteur en chef du blog. Coach d’équipe, de responsables d’équipes et consultant-formateur en santé et qualité de vie au travail (SQVT). Diplômé en psychologie du sport (Université Paris-Sud) et en préparation physique et mentale (Université de Bourgogne), il accompagne les équipes des entreprises, sportives et hospitalières à concilier santé et performance. Membre de la Société Française de Psychologie du Sport, du réseau SQVT Nouvelle-Aquitaine (Afnor) et partenaire de l’Institut de Médecine Environnementale, il s’investit dans l’e-santé avec Kiplite, société experte dans l’optimisation personnalisée de l’autonomie physique et psychologique. Il a exercé l’ostéopathie durant 12 ans.

6 Comments

  1. clio 30 janvier 2015 at 23 h 20 min - Reply

    L’education et la pedagogie oui, mais est-ce suffisant?
    J’ai travaille en tant que sage-femme plusieurs mois a Londres dans un quartier a predominence « asiatique/musulmane »:
    « groupes culturels soumis à des processus d’acculturation violents et répétitifs »?
    La question reste ouverte.
    Prenons quelques exemples: ce quartier concentre le plus fort pourcentage de violence domestique de toute l’angleterre.
    Toutes les semaines je rencontrais des femmes battues, violees…
    La tradition impose des mariages entre cousins souvent de premier degre. Il en resulte un nombre impressionant d’enfant souffrant de multiples malformation, le dernier dont je me suis occuppee souffrait d’une forme de trisomie, incompatible avec la vie. Cet enfant allait decede dans les jours qui suivent sa naissance. La grossesse ayant ete poursuivie a son terme par croyance « religieuse, culturelle »? je ne connais pas les textes, juste la souffrance de cet enfant, ne pour mourir…
    Mais revenons a l’education.
    Trois generations de femmes maintenant sont etablies dans ce quartier de Londres. Elles vont a l’ecole (privee ou publique mais pas coranique…). Elles vivent dans ce melange de deux cultures…
    Elles nous rencontrent, nous femmes « europeennes ». On vit cote a cote…
    Dans ce metier l’education est un element fondamental durant la grossesse, l’accouchement, apres…
    Et pourtant, ces femmes restent acculees dans la violence, la douleur et la peur…
    Les belles meres esclavent les belles filles… C’est le moyen age…
    Le systeme offre des portes de sortie, des aides, mais que faire contre la peur d’etre rejetees par sa communaute, de se retrouvees seules ou meme parfois menacees de mort…?
    L’attentat de Charlie Hebdo m’a boulversee comme la majorite j’espere mais il a aussi fais echo avec les interrogations liees a ces mois de travail aux cotes de toutes ces femmes….
    J’etais certaine que l’education etait la clef….
    Mais par ou commencer?…..

    • Philippe BAREL
      Philippe BAREL 31 janvier 2015 at 11 h 42 min - Reply

      Les propos de Françoise Sironi sont relatifs à la fabrication des tortionnaires, et tout processus d’acculturation ne conduit pas forcément à produire des bourreaux mais crée du moins des relations basées sur les rapports de force et la peur, ensuite ce qui en est fait…
      Globalement la connaissance et la culture limitent le fait de se laisser phagocyter par des schémas de pensée avilissants, si bien sûr le contenu de cette connaissance a pour finalité l’émancipation, l’esprit critique, l’individualisation… L’éducation à autre chose laisse la place à toute forme d’endoctrinement.
      Par où commencer ? On ne peut obliger personne à changer, juste laisser l’idée d’autres manières de voir et de faire.

  2. Koussouros 4 mars 2015 at 13 h 54 min - Reply

    C’est exacte, les individus vont là où on les valorise, l’école ne les valorisant pas mais au contraire les méprise participant consciemment à la première étape de la formation terroriste et joue ensuite la veuve effarouchée. Ils faut aimer tous les enfants

  3. AVIGNON Agnès 2 décembre 2015 at 13 h 36 min - Reply

    De l’impuissance linguistique à la violence (extrait d’un article de Alain Bentolila – professeur de linguistique à l’université Paris V Sorbonne)
    Si nos enfants – je dis bien nos enfants – passent à l’acte plus vite et plus fort, c’est parce que ni nous ni leurs maîtres n’avons su leur transmettre la capacité de mettre pacifiquement en mots leur pensée pour l’Autre.

    L’article en entier : http://www.liberation.fr/societe/2009/07/24/de-l-impuissance-linguistique-a-la-violence_572242

    • Philippe BAREL
      Philippe BAREL 2 décembre 2015 at 22 h 00 min - Reply

      Merci pour cette ref. Agnès !

  4. Philippe BAREL
    Philippe BAREL 22 février 2016 at 14 h 18 min - Reply

    Pour compléter ce billet, une revue de la littérature citée dans le JIM (17/02/16, A. Haroche, http://www.jim.fr) présente les choses comme ceci :

    « M. Cheour et coll proposent une revue de la littérature sur les aspects psychopathologiques des terroristes commettant un attentat suicide. Il s’agit généralement d’hommes jeunes, occupant un bon emploi, mariés dans 73 % des cas, sans passé criminel, sans antécédent psychiatrique, ni trouble de personnalité particulier. Pour sa part, Merari (Terror polit violence, 2009) a retrouvé des symptômes dépressifs chez 53 % des 15 kamikazes interceptés avant un attentat (13 % d’entre eux ayant déjà fait une tentative de suicide). Cependant, plusieurs études, dont celle de Hassan (New Yorker, 2001) affirment que les terroristes suicidaires ne sont pas en réalité cliniquement suicidaires. »

    Cheour M et coll. : Le profil des terroristes suicidaires. 7ème Congrès français de psychiatrie (Lille) : 25 – 28 novembre 2015.

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