Dans la tête de deux championnes de triathlon

//Dans la tête de deux championnes de triathlon

Carte blanche donnée à deux triathlètes, Carole Péon et Jessica Harrison, qui reviennent sur leur parcours sportif au plus haut niveau.

Quand on pratique le triathlon à haut niveau, on s’engage à passer 4 à 5h de notre temps quotidien à l’entraînement, sans week-end, et à partir en stage et en compétition de manière très régulière. Je ne m’étalerai pas sur la vie d’ascète qui va avec : bien manger, dormir beaucoup, sortir (très) peu, etc. Tenant compte de cette réalité, il y a de nombreux avantages à partager sa passion avec sa moitié. Cela a été notre quotidien à Jessica et moi-même, pendant 7 ans. Cela implique également que nous étions adversaires. S’entraîner souvent ensemble, vivre ensemble, s’aimer, mais devoir s’affronter et se battre, aussi pour un dossard olympique ? Complexe… Dans un premier temps je vous présente ma vision des choses, puis Jessica vous exposera la sienne.

Carole Péon

Jessica est d’abord anglaise, naturalisée française. Elle a ce qu’on appelle le fighting spirit, aucun problème à dire qu’elle est venue pour gagner, ce dont je suis assez admirative justement car j’éprouve moi même des difficultés à avouer ce genre de choses. Les penser oui, mais les annoncer à voix haute, c’est différent. Question de culture ? Juste moi ? Un peu des deux ? Elle aime profiter de l’instant présent et fait de chaque séance une découverte. Pas deux fois le même parcours vélo, joli tant qu’à faire et un GPS dans la tête ! Bref, parfait pour moi qui n’éprouve aucun plaisir à réfléchir à un parcours vélo mais qui ne supporte pas la routine ; même si finalement je regarde à peine le paysage, je suis concentrée sur mes sensations. Enfin, « j’étais ». Aujourd’hui c’est totalement différent, le paysage compte !

Les circonstances ont fait qu’elle a commencé à s’entraîner sérieusement quand nous nous sommes rencontrées. Elle a changé d’entraîneur, quelqu’un de carré, ce qui lui a fait tout drôle… puis elle est tombée sur moi, une moitié plutôt tournée vers l’avenir. Elle a vite compris que s’entraîner, « en vrai », et avoir la vie d’athlète qui va avec, cela changeait tout. Tandis que je lui montrais que de ne pas céder à toutes ses envies chaque jour pouvait avoir du bon sur le long terme, elle me démontrait à son tour qu’il fallait vivre ici et maintenant. Car demain ? On ne sait pas ce qui se passera demain. Je crois qu’elle a réussi le compromis mieux que moi, mais on voit toujours plus les progrès chez les autres. Bref, j’ai rapidement vu que la jeune fille que je battais presque à chaque course jusque là avait un potentiel très intéressant. Ce qui rendait la femme amoureuse heureuse mais l’athlète un peu soucieuse sans doute.

Seule femme dans le centre d’entraînement avant son arrivée, je n’avais personne à qui me comparer directement à part moi même. Mes progrès me donnaient confiance et j’arrivais en compétition dans un très bon état d’esprit. Voir Jessica évoluer, progresser près de moi, me mettre des « roustes » sur les séances natation – excusez-moi du terme – n’a pas été une source de confiance. Je n’ai pas su, à part la dernière année, utiliser sa présence comme une chance de s’entraîner avec l’une de celles qui sortaient toujours de l’eau dans le groupe de tête au niveau mondial. Cela m’a plutôt inhibé. Quel gâchis quand on y pense et quel mal peuvent faire les croyances et le manque de confiance en soi. Le plus dur était d’être capable de verbaliser cette chance mais ne pas pouvoir changer mon état d’esprit malgré des progrès considérables chaque année en natation ! La solution trouvée fut de réaliser nos préparations finales à des endroits différents. Ce fut assez efficace. De son côté, Jess était moins talentueuse que moi en course à pied mais avait confiance en elle. Cela fait toute la différence. Nous évitions malgré tout de nous confronter trop souvent sur les séances pédestres pour ne pas nuire à sa confiance, ce qui n’était logistiquement pas autant possible pour la natation. Mais elle avait cette capacité de faire la différence entre « ce que je peux faire à l’entraînement et la guerrière que je deviens quand je mets un dossard ».

Notre approche de la compétition était aussi différente, ce qui nous a amené à ne plus partager la chambre sur les championnats importants. En effet, Jessica pour se motiver avait besoin de chercher le conflit, de s’énerver pour des choses qui me paraissaient être des détails. Ne pas reconnaître sa moitié si intelligente en temps normal et ne pas avoir les filtres pour contrer son stress me vidait de mon énergie tandis qu’elle s’en remplissait au contraire. La solution fut de me mettre dans une bulle de protection et de la laisser passer ses nerfs sur d’autres et loin de moi ! Ce fut très fructueux également. Finalement, nous avons fait les Jeux deux fois ensemble, nous avons eu chacune eu nos moments de gloire et sommes toujours ensemble et heureuses une fois la carrière sportive terminée. C’est aussi cela notre victoire.

Jessica Harrison

J’ai eu beaucoup de chance d’être un peu comme un mur en brique en tant qu’athlète ; brique par brique (séance par séance) je montais mon entrainement pour aller de plus en plus vite. Pas trop de problèmes existentiels ni de doutes sur le contenu de mes séances. Évidemment il y a eu des hauts et des bas mais globalement je progressais d’année en année. Donc par rapport à Carole ma situation a fait que j’avais beaucoup moins besoin de me poser des questions sur « comment faire pour casser les barrières »… Elles se cassaient d’elles-mêmes! Même cela a dû être dur pour Carole. Et j’étais très consciente qu’en vivant ensemble forcement on se comparait. Pour moi c’était « facile » là où j’étais nettement moins forte. En course à pied je pouvais m’extraire de la situation et faire mes séances intenses à part, et ma façon de me dire « allez, fais le dos rond, tu sais que tu fais des trucs en course que tu ne fais pas à l’entrainement » m’a beaucoup aidé à ne pas sur analyser mes séances et juste faire confiance au « it’ll be alright when it needs to be ! ».

Par contre comme Carole l’explique, ceci est nettement moins facile à faire en natation. Surtout que ça devient une spirale négative mentale avec des courses qui s’enchainent sans prendre le premier groupe à la sortie de l’eau. Je crois qu’un de mes plus grands regrets en tant qu’athlète à cette époque c’est que je n’ai pas su, ou pas pu trouver les bons mots pour rendre Carole confiante pour s’en sortir mieux. Je savais qu’elle était capable, et je lui disais ça souvent de différentes manières… mais on n’écoute jamais ceux qui nous aiment ! À l’inverse je crois qu’une de mes plus grosses fiertés est que même avec tout le stress de la vie de deux athlètes de haut niveau qui vivent ensemble, nous n’avons jamais laissé « tout cela » avoir un impact néfaste sur notre vie de couple. Les athlètes sont égoïstes, asociaux et fatigués en permanence, donc finalement être avec quelqu’un qui comprend ça à 100% et même te pousse à l’être encore plus quand il le faut ne peut être que positif.

Deux personnes ont fait de moi l’athlète que je suis devenue. Une que je suis allée chercher parce que j’étais assez lucide pour savoir que j’étais une trop bonne vivante qui manquait de rigueur : Stephanie Deanaz (mon entraineur). Et une pour laquelle je n’ai rien calculé du tout, mais le fait de partager ma vie avec elle m’a fait prendre conscience de ce que c’est d’être une sportive professionnelle : Carole. Avec elle j’ai appris comment manger, comment me soigner (non, 4 étirements après un footing ne valent pas une séance de kiné toutes les semaines !), comment faire pour durer dans le sport… Elle était un peu mon cerveau athlétique. Donc si je lui ai amené un peu de « vivre dans l’instant », elle m’a amené beaucoup de « vision pour le futur ». Les deux sont essentiels et certainement autant importants. Carole est assez dure avec elle même sur son bilan en tant qu’athlète mais elle oublie son titre de vice-championne d’Europe, de vice-championne du monde par équipe, de victoire en coupe du monde et j’en passe. Moi je me souviens surtout qu’elle était une adversaire formidable en course, respectée par tout le monde, donc je suis aussi là pour lui rappeler ça et « the good times ».

Mon bilan serait que nous avons vécu des moments inoubliables, nous avons pu traverser le monde ensemble et partager notre passion et que nous nous sommes quand même rendues plus fortes mutuellement. C’est trop facile de se focaliser sur les « oui mais » et d’oublier tous les dimanches matins d’hiver où il fallait se motiver pour faire nos 3 heures de vélo et 1 heure de footing dans un froid glacial ; toutes les fois où on n’avait pas envie de refaire les sacs pour partir, mais comme c’était à deux ça allait, ou d’oublier tout simplement les bons moments car occultés par les choses que nous n’avons pas réussies à faire. On s’est tiré vers le haut et nous avons toutes les deux eu des carrières longues et productives. Qui sait ce qu’il se serait passé si nous n’avions pas été ensemble ? Mais je doute fort de mon côté que ça aurait était aussi joyeux !

By | 2017-04-13T14:30:14+00:00 08/03/2015|Sport & Santé|1 Comment
Jessica HARRISON et Carole PEON
Jessica HARRISON est ex-triathlète de haut niveau et associée chez Mako Sport. Participation aux JO de Pékin (2008) et Londres (2012), 2 fois vice-championne du monde par équipe, 5 fois championne de France et plusieurs victoires et podiums en coupe du monde. Elle est traductrice diplômée. Carole PEON est ex-triathlète de haut niveau et conseillère technique nationale à la Fédération Française de Triathlon. Membre de l’équipe de France de 2005 à 2012, participation aux JO de Pékin (2008) et Londres (2012), vice-championne d’Europe Elite, 2 fois vice-championne du monde par équipe et plusieurs podiums et victoire en coupe du monde. Elle est certifiée CCTI.

One Comment

  1. Aude 14 mars 2015 at 13 h 39 min - Reply

    Chouette article, merci !

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