Un des fléaux majeurs de la santé dans les pays dits développés réside dans l’augmentation exponentielle des Troubles Musculo-Squelettiques dont le coût socio-économique est en train de s’aligner sur celui du cancer (environ 1 % du PIB national). L’apparition d’un TMS est un mécanisme complexe qui revêt des caractéristiques psychologiques et émotionnelles, organisationnelles, biomécaniques, environnementales et contextuelles. Traiter un TMS revient donc à mettre en œuvre une prise en charge multimodale (et non « globale »). Si l’ergonome et l’ostéopathe s’attaquent avec des armes différentes à cette situation  » pathologique  » en entreprise, ils répondent à une problématique identique sur les interactions entre la composition complexe de l’être humain et son environnement.

Ergonomie ou ostéopathie ?

L’ergonome est censé agir en amont du trouble fonctionnel, en focalisant son approche sur l’interface entre l’Homme et la machine ou le poste de travail. Ayant pour objet essentiel l’adaptation de l’Homme à un environnement basé sur des normes et des spécifications techniques (quasi) universelles, il souffre d’une lacune concernant les modes d’action directement appliqués sur l’opérateur et sur la fonctionnalité de ses tissus articulaires. Il peut donc mettre en œuvre des processus visant à améliorer son moral, son confort physique et sensoriel, mais rien qui puisse modifier intrinsèquement sa posture et ses habitudes gestuelles, celles-ci étant dictées par des capacités biomécaniques et des programmes moteurs propres à l’individu. Il y aura donc toujours un moment où l’opérateur devra « faire avec » son anatomie fonctionnelle et devra se débrouiller seul face aux impératifs fonctionnels imposés par le poste de travail.

L’ostéopathe a recours à des outils thérapeutiques susceptibles, en aval, d’agir sur la douleur et le spasme du muscle et peut donc renforcer les capacités de l’organisme à supporter telle posture ou tel geste à des endroits particulièrement sollicités, mais dans la durée, il n’aura qu’une action de conseil face à un environnement qui, s’il est véritablement délétère, finira immanquablement par l’emporter sur la résistance de l’appareil locomoteur humain.

Ergonomie et ostéopathie !

En résumé, aucun des deux ne peut prétendre prendre en charge isolément et efficacement un TMS dans la durée. De plus, ils sont tous deux (et pas les seuls) confrontés à la même limite, à savoir l’application obligatoire d’un « principe actif » minimum valable pour l’ensemble des individus : la normalisation et les grands principes organisationnels pour l’ergonome, les modes d’actions biologiques et neurologiques d’une manipulation ou d’une mobilisation pour l’ostéopathe. Ces « principes actifs » répondent forcément à une moyenne dont l’écart type peut être plus ou moins grand et dont certaines personnes seront toujours susceptibles de sortir à cause de leurs caractéristiques individuelles (qu’elles soient anatomiques, psychologiques, métaboliques, génétiques ou autres).

Répondre à l’ensemble des demandes de toute une population nécessite l’application d’un « principe actif » adapté à chaque individu, ce qui représente une gageure en termes de temps, d’énergie et, forcément, de coût financiers. D’où l’importance de mettre en œuvre une prise en charge complémentaire entre ces deux disciplines que sont l’ostéopathie et l’ergonomie, avec, en cas d’échec final, une ultime solution de retrait de l’opérateur qui devrait rester exceptionnelle et non constituer la règle telle qu’elle est encore trop souvent appliquée. L’ostéopathe et l’ergonome doivent développer des possibilités concrètes de collaboration.

Expertise biomécanique commune

Il est intéressant de noter des similitudes dans l’évolution historique de ces deux professions : la prise en compte de l’environnement et de l’aspect psychologique de l’individu a progressivement pris le pas sur tous les autres critères d’analyse. Ceci est peut-être dû au développement significatif des neurosciences, ou encore au fait qu’on a préféré, à travers des outils et méthodes de recherche un peu moins exigeants, s’orienter vers des connaissances en « sciences molles » pour aborder une problématique paraissant dès le départ trop complexe.

Qu’on ait abordé le problème des TMS par le biais de questions de recherche et d’outils plus faciles à manier, ou par des axes de recherche plus à la mode, toujours est-il qu’a été négligé l’aspect biomécanique de l’appareil locomoteur. A titre d’exemple, on entend souvent parler du rôle du des risques psycho-sociaux sur l’apparition des troubles musculo-squelettiques, mais jamais de l’inverse ! Il apparaît bien que de véritables lacunes existent en terme de compréhension du fonctionnement et des dysfonctionnements mécaniques du corps humain, et il revient, dans les années à venir, aussi bien à l’ostéopathe qu’à l’ergonome, de se pencher sur les paramètres susceptibles d’impacter la santé des opérateurs devant une machine ou un poste de travail.

En associant leurs efforts et leurs connaissances, ces deux professionnels devraient être capables de distinguer les paramètres propres à l’individu de ceux propres au poste pour, non seulement évaluer la dangerosité supposée d’un poste, mais aussi et surtout pour apporter des solutions, pour prioriser les actions à mener sur l’Homme et/ou sur la machine et pour anticiper l’installation d’un TMS.