Je suis Charlie… Mais quid de nos erreurs (cognitives) ?

//Je suis Charlie… Mais quid de nos erreurs (cognitives) ?

Les événements qui secouèrent la France entre le 7 et le 9 janvier 2015 sont d’une violence sans commune mesure et, si certains s’écharpent quant au fait de savoir s’il s’agit réellement d’un acte de guerre comme l’attestent les déclarations de nos responsables politiques et des experts en tout genre qui fleurissent sur les plateaux des JT, les Français dans leur immense majorité s’accordent sur un fait : rien ne peut ni ne doit justifier ces assassinats. La mobilisation sans précédent du 11 janvier dans tout l’Hexagone (et par-delà nos frontières) fut la plus belle démonstration que le peuple pouvait faire – indépendamment des appartenances sociales, culturelles, ou encore ethniques – pour montrer son attachement aux valeurs fondamentales qui forgent le creuset de notre République laïque.

Sans vouloir rentrer dans les nombreuses polémiques qui suivirent ces tragiques événements (effritement de l’unité nationale, non-respect de la minute de silence, « Charlie : héros ou salauds ? », etc.) qui mériteraient pourtant un éclairage sous l’angle psycho-socio-biologique des comportements humains, centrons-nous sur une anecdote en particulier qui illustre parfaitement l’exacerbation d’une multitude d’erreurs de raisonnement classiquement observées dans ce genre d’événement, et qui explique notamment la force du storytelling.

L’attrait pour les histoires

Cette histoire c’est celle de Celtipharm, spécialiste français du traitement des données de santé, qui pour le compte du journal Le Figaro mène une étude auprès de 4800 officines « représentative » entre le 9 et le 13 janvier 2015 portant sur la consommation d’anxiolytiques et de somnifères. Verdict : « Les ventes d’anxiolytiques en hausse après les attentats », titre le journal, info relayée par de nombreux organes de presse écrite et télévisuelle. Les résultats montrent en effet une augmentation de 18,2 % de la consommation de ses produits (par rapport aux 6 semaines qui précèdent les 5 jours d’enquête), et le responsable de la firme, appuyé par les commentaires de nombreux autres spécialistes, affirme que cette hausse est statistiquement liée avec l’occurrence des attentats de la semaine précédente.

Puis le 19 janvier, patatras… Cette information est démentie par le Journal International de Médecine (JIM). Que dit le JIM dans son article (si peu relayé par la presse) ? Que l’Ordre national des pharmaciens, se basant sur les données pharmaceutiques informatisées de 99 % des officines françaises, affirme « qu’il n’y a pas eu de rebond de dispensation d’anxiolytiques entre janvier 2014 et janvier 2015. » En d’autres termes pour être plus précis, cette augmentation rapportée par Celtipharm – certes existante – ne diffère en rien avec celle observée en janvier 2014 dans la même période. Ce « rebond » ne peut donc être expliqué par les attentats comme l’affirme l’article du Figaro : il correspond en fait à une augmentation saisonnière que l’on observe de manière récurrente à cette période de l’année.

Comment expliquer alors que les journalistes du quotidien, les divers experts interrogés, ou encore les statisticiens de Celtipharm se soient ainsi trompés dans leurs conclusions ? Mauvaise foi ?… Désinformation ?… Recherche du buzz ?… Attrait pour le sensationnel ?… L’explication est plus prosaïque qu’il n’y paraît. Prenons l’exemple suivant.

Une étude sur l’incidence du cancer du rein menée sur les 3141 comtés que comptent les Etats-Unis a révélé que les comtés où l’incidence de ce cancer est la plus faible sont essentiellement ruraux, faiblement peuplés, et localisés dans les Etats traditionnellement Républicains du Midwest, du Sud, et de l’Ouest du pays. Qu’en conclure ? Si l’on écarte aisément l’hypothèse que les politiques de santé des Gouverneurs Républicains puissent expliquer une telle observation, on conclura sûrement après un court délai de réflexion qu’une faible incidence de ce cancer tient principalement au fait que ces comtés sont avant tout ruraux. En effet, on comprendra facilement que la vie à la campagne est plus saine, avec une pollution de l’air et de l’eau bien moindre que dans les grandes villes, et un accès privilégié aux aliments frais, exempts de conservateurs et d’additifs. Cela fait sens.

Cependant, cette même étude a révélé aussi que les comtés où l’incidence de ce cancer est la plus élevée sont essentiellement ruraux, faiblement peuplés, et localisés dans les Etats traditionnellement Républicains du Midwest, du Sud, et de l’Ouest du pays. Qu’en conclure maintenant ? Là aussi on pourrait, en forçant la réflexion, arriver à la conclusion que cette forte incidence s’explique également par la ruralité de ces comtés, et notamment leur paupérisation. Celle-ci se traduirait par un faible accès aux soins de qualité, une consommation élevée de junk food bon marché, ou encore un taux élevé d’alcoolisme et de tabagisme dans la population… Mais l’on comprend cependant qu’un tel raisonnement ne tient pas : la ruralité ne peut expliquer une chose et son contraire, en l’occurrence dans cet exemple à la fois la forte et la faible incidence de ce cancer dans ces comtés. En réalité cette étude ne peut montrer aucun lien de causalité qui ferait sens pour nous, et une telle observation repose sur une simple règle que le cerveau – mais pas les statistiques – ignore : la loi des petits nombres (que j’aurai plaisir de vous expliquer dans un futur billet).

La raison qui explique ces erreurs de raisonnement dans l’exemple ci-dessus et dans celui de Celtipharm – erreurs s’appuyant sur de nombreux biais cognitifs que je ne détaillerai pas ici (cf. mon 1er billet) – tient principalement au fait que le cerveau a besoin de se faire une histoire cohérente des événements qui lui sont présentés afin de mieux les mémoriser, de leur donner du sens, et de permettre une interprétation « écologique » de l’environnement dans lequel il évolue. Si l’on prend l’affirmation suivante : « Le roi meurt, puis la reine meurt. », celle-ci sera moins bien retenue que l’affirmation : « Le roi meurt, puis de chagrin la reine meurt. » Or sur un plan strictement statistique, la première affirmation est plus probable que la seconde : la reine aurait pu mourir de tristesse, certes, mais aussi de vieillesse, lors d’un accident, etc. De même, selon la théorie du traitement de l’information, la première affirmation contient moins d’éléments que la seconde et devrait donc être plus facile à retenir (si l’on fait une analogie avec l’informatique, elle contient moins de « bits »). Oui mais voilà : la seconde affirmation raconte une histoire… et pas la première. Et les histoires ont bercé l’humanité. Les conteurs existaient bien avant les théoriciens, et la mythologie a longtemps précédé la philosophie, mère de toutes les sciences… mais l’homme moderne – dont le cerveau n’a que peu évolué – est resté toujours aussi sensible aux histoires.

L’imagination débordante… dans tous les sens du terme

Les histoires, grâce aux émotions qu’elles véhiculent, facilitent donc la mémorisation et par conséquent notre imagination : sans souvenirs en effet, nous serions incapables de nous projeter dans le futur. Mais en cela elles recèlent pour le moins deux risques majeurs : la facilitation des biais d’interprétation induite par les émotions (cf. exemple de CeltiPharm en supra), et la potentielle dangerosité de l’imagination quand elle sert de socle pour les prévisions. Pour illustrer ce second risque, j’aimerai vous rappeler l’exemple d’Elise Lucet, présentatrice du journal télévisé sur France 2, lors du JT de 13h du 08 janvier dernier. Nous sommes au lendemain de la tuerie de Charlie Hebdo et une jeune policière municipale a été abattue par une balle dans le dos le matin même à Montrouge. Alors que les unités de police spécialisées traquent les frères Kouachi (identifiés comme les tueurs de la veille) dans la région de Reims, et qu’Audrey Boutard (journaliste France 2 et spécialiste « Police-Justice » présente sur le plateau au même moment) informe sa consœur que le Ministère de l’Intérieur souhaite qu’il y ait le minimum d’information diffusé en direct pour ne pas entraver le travail des hommes de terrain, Elise Lucet lâche à l’antenne : « Ce qui pourrait arriver de pire maintenant serait que les fugitifs prennent des otages !!! » La suite nous la connaissons…

Loin de vouloir conclure que l’idée d’une prise d’otages ait été soufflée par autrui aux forcenés des deux tueries, mon propos est de souligner les risques auxquels nous exposent notre désir d’élaborer des histoires, risque d’autant grand lorsque l’on cherche à découvrir la suite de l’histoire avant même qu’elle ne soit contée. Et là aussi des exemples abondent quand on voit ce qui s’est passé lors des événements susmentionnés durant les JTs : interview de la sœur de l’individu caché dans l’imprimerie de Dammartin-en-Goële le 9 janvier, ce bien avant que l’assaut ne soit lancé (France 2), révélation sur la présence d’otages cachés dans la chambre froide de l’épicerie casher le 9 janvier alors que le preneur d’otage ignorait cette info (BFM TV), retransmissions filmées en direct des mouvements des forces d’intervention dans la région de Reims le 8 janvier (France 2) ou devant l’épicerie casher le 9 janvier (BFM TV), sans compter les prises de contact téléphonique avec les forcenés par les organes de presse alors que les négociateurs de la police ne parvenaient pas à en avoir. Enfin, à défaut d’éléments tangibles et irréfutables pour les étayer, ces histoires ainsi racontées donnent libre-court aux théories du complot les plus farfelues.

L’autre problème posé par les histoires et les biais qui les renforcent tient aux solutions qu’elles préconisent, qui semblent couler de source tout comme le récit qu’elles nous ont offert. Quelle logique y aurait-il à ne plus autoriser l’accès au territoire à certains « nationaux » revenant du djihad ? D’un point de vue sécuritaire – prétendument prôné par cette mesure –, ne court-on pas ainsi le risque de perdre leur trace comme cela fut le cas pour certains des tueurs de ce début d’année (et d’autres) avec les conséquences que l’on connait ? Et si les solutions étaient contre-intuitives ? Pourquoi ne pas tenter, par exemple, de donner l’opportunité de se confronter à « plus » de laïcité (par l’exercice pratique de celle-ci) aux personnes menacées aujourd’hui de peine d’indignité nationale ? Cela ne serait-il pas plus compatible avec la volonté de lutter contre le phénomène d’apartheid social, économique et ethnique souligné par le premier ministre ? Je vous laisse construire votre propre histoire…

By | 2017-04-13T14:30:14+00:00 21/02/2015|Psychologie & Neurosciences|0 Comments

About the Author:

Riadh LEBIB
Docteur en neuropsychologie. Diplômé en Thérapies Comportementales et Cognitives (TCC). Ses thématiques de recherche portent principalement sur les comportements humains rationnels et irrationnels en étudiant leur impact sur les prises de décision en situation de calme ou de stress.

Leave A Comment