Les fables de mon cerveau

//Les fables de mon cerveau

La Psychologie Populaire recèle de faits dont, pour certains, l’origine précise est inconnue. A l’image des théories conspirationnistes, certains mélangent allégrement bribes de vérité et fantasmes et, s’ils prennent une ampleur suffisante en termes de notoriété, cela leur confère alors le statut de « mythe ». Les neurosciences n’échappent pas à cette réalité. Essayons de comprendre ce qu’il en est pour l’un des plus « célèbre » d’entre eux.

90/10…La nouvelle loi de Pareto ?

L’autre jour un collègue m’a rapporté avoir visionné le dernier film de Luc Besson en VOD, Lucy (2014), et il était fasciné à la fois par la mise en scène et par le pitch de cette fiction, dont le fil rouge est cette fameuse phrase que nous attribuons faussement à Albert Einstein : « Nous n’utilisons que 10% des capacités de notre cerveau ».

Que mon collègue ou Luc Besson ne soient pas au fait qu’il s’agisse là d’un mythe, passe encore. Mais quelle fut ma surprise en lançant la requête suivante sur Google : « le potentiel du cerveau humain ». Si pas mal de liens sur la première page confirment le caractère erroné de cette affirmation, deux autres alimentent cette fiction en proposant (3ème lien affiché sur la page) « 5 façons d’augmenter la rapidité et la puissance de votre cerveau » – en reprenant comme premier fait que « nous utilisons seulement que 10% des capacités de notre cerveau » -, ou encore (7ème lien) de « Développer le potentiel du cerveau humain » – qui même s’il ne se réfère pas directement à l’utilisation limitée à 10% des capacités cérébrales, révèle que grâce à la méditation transcendantale (MT) « le cerveau fonctionne d’une manière plus holistique… [ce qui] suggère que les réserves du cerveau inutilisées sont mobilisées », et qu’avec la MT, « il est maintenant possible de développer progressivement un fonctionnement complet du cerveau »… ce qui laisse donc sous-entendre clairement que celui-ci ne l’était pas. Je vous passe les détails sur la conférence vidéo visible sur YouTube de l’Ecole gnostique de la Rose-Croix d’Or sur « Le cerveau et son potentiel infini » (9ème lien) animée par un naturopathe et un médecin spécialisée en médecine interne (sic).

Je reviendrai plus en détail sur l’origine de ce neuromythe, mais je voudrai d’abord insister sur les raisons qui, peut-être, expliquent pourquoi celui-ci est tout particulièrement alimenté par le 7ème art (le film Limitless de Neil Burger (2011), adapté lui-même du roman The Dark Fields d’Alan Glynn (2001), reprenait déjà ce thème) ou dans de nombreux forums de discussion publics. Revenons d’abord sur un fait qui, il y a bientôt dix ans de cela, marqua une avancée considérable dans l’histoire des neurosciences.

Quand les faits alimentent la fiction

Le 14 juillet 2006, la prestigieuse revue Nature rapportait dans ses colonnes les résultats d’une expérience pour le moins surprenante, dans laquelle un tétraplégique implanté avec des électrodes dans son cerveau parvenait à faire déplacer un curseur sur un écran d’ordinateur… par la seule force de sa pensée. Ces résultats eurent une implication profonde quant à notre capacité à « décoder » certains messages cérébraux, et il n’aura fallu alors qu’un seul pas pour passer de techniques palliatives visant à remédier les déficits de certains patients, à des techniques d’optimisation des performances neurologiques, intellectuelles et émotionnelles chez l’individu lambda. L’Humain augmenté frappait à notre porte, et des techniques thérapeutiques ou de recherche étaient détournées de leur objectif initial afin, supposément, d’améliorer les capacités psychologiques, cognitives ou comportementales des individus. Tout était alors bon pour répondre à cet objectif : utilisation de médicaments stimulants (Ritaline, Modafinil…) ou « relaxants » (anxiolytiques, antidépresseurs..), d’appareils de stimulation cérébrale transcrânienne, de techniques de gestion de l’activité cérébrale en temps réel (neurofeedback), etc.

Au-delà des considérations éthiques et du risque d’émergence d’une classe sociale « augmentée », de l’inconstance des résultats observés à ce jour, ou encore du manque de recul évident quant aux effets sur le long-terme de ces « améliorations », le message que laisse entendre ces approches – qui se nourrit des avancées 1) des recherches sur le cerveau et 2) de la convergence NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, intelligence artificielle, et sciences cognitives) – est le même que celui véhiculé par le film Lucy : les capacités du cerveau peuvent être améliorées car elles ne sont pas optimales… d’où la justification de l’emploi de 10% seulement des capacités possibles par le commun des mortels.

Au départ il y avait… la « bosse des maths »

Mais revenons sur les origines de ce mythe en particulier pour en comprendre les raisons. Plusieurs pistes sont proposées pour expliquer le « Big Bang » de ces 10% (je ne reviendrai pas sur celle d’Einstein que nous avons vite écarté). Il faut remonter à l’époque de Franz Joseph Gall et sa théorie fantaisiste de la phrénologie pour trouver les racines de ce mythe. A l’époque, on observe que certaines lésions du cerveau ont un impact sur les capacités des personnes alors que d’autres restent sans effet. Karl Lashley qui, dans les années 30, cherchait à localiser le siège de la mémoire chez le rat, pratiquait des lésions plus ou moins importantes dans le cerveau des rongeurs et vérifiait leurs performances après coup. Si la quantité de tissus retirée semblait avoir un effet, la localisation de la portion retirée semblait par contre n’avoir aucune incidence sur les prouesses des animaux. Plus tard, ce physiologiste décida d’explorer les fonctions de certaines zones cérébrales chez l’humain à l’aide de chocs électriques, et il nota que de nombreuses zones ne réagissaient pas à ces chocs. Il n’en fallut pas moins pour propager l’idée qu’une partie du cerveau est inactive – Lashley introduisit le terme de « cortex silencieux » –, comme endormie… et qu’elle pourrait donc être réveillée.

L’imagerie cérébrale a elle aussi, dans ces balbutiements, entretenu indirectement ce mythe en révélant auprès du grand public le parcellement du cortex en zones fonctionnelles (vision, audition, langage…), laissant donc croire que le cerveau fonctionne zone par zone et qu’ainsi, seule une petite région du cerveau est active à la fois.

Une autre origine de ce mythe repose sur des données neuroanatomiques. On sait que, outre les neurones, le cerveau est composé de cellules gliales qui, si elles ne comptent que pour 50% du volume cérébral, constituent 90% des cellules du cerveau. Les cellules gliales ont un rôle nutritif et de support des cellules nerveuses, mais ne transmettent aucune information… à l’inverse des neurones. D’où l’idée qui fit le lit du mythe : puisqu’en termes de transmission des impulsions nerveuses seuls les neurones sont impliqués, les capacités du cerveau – et par extrapolation, l’intelligence – ne sont supportées que par 10% des cellules du cerveau. CQFD.

Aujourd’hui, nous savons bien que tout ceci est faux. Si l’on se remet de certaines lésions cérébrales c’est avant tout grâce aux incroyables capacités de plasticité cérébrale qui, tout au long de notre vie, fait que certains neurones ou réseaux de neurones parviennent parfois à suppléer ceux qui sont détruits. Par ailleurs, si le cortex comprend des aires primaires capables de réagir aux chocs électriques, il est constitué aussi d’aires secondaires et d’aires associatives qui ne répondent peut-être pas à ces chocs. De plus, les données récentes en neurosciences s’accordent pour dire que 100% du cerveau est fonctionnellement actif. Ainsi, parler à quelqu’un au téléphone ne sollicite pas la même zone du cerveau que lorsqu’on parle à cette même personne en face de soi : une activité en l’occurrence similaire fait donc fonctionner différentes zones. Par ailleurs, le fait d’entretenir une conversation implique la sollicitation du cortex auditif primaire qui reçoit les informations perçues par les oreilles, informations qui sont analysées dans les zones auditives secondaires puis tertiaires (ou associatives) qui l’entoure afin de reconnaitre la voix, d’analyser la prosodie du langage et donc de l’intonation de la conversation, de comprendre les mots perçus bien sûr et de les catégoriser (concrets, abstraits), et ce grâce à la projection au même moment d’informations mnésiques et sémantiques en provenance d’autres zones du cerveau qui permettent d’analyser le contenu de la conversation et donc de planifier la réponse qui sera fournie via la zone de production du langage (ou aire de Broca).

Quand on sait qu’à tout moment des influx nerveux périphériques renseignent les zones cérébrales chargées de traiter les informations posturales et de mouvement afin que nous puissions savoir si nous sommes assis, couchés, si nous reculons, ou bien si notre tête est orientée à droite ou en haut, quand on sait que notre système nerveux central autonome régule notre respiration (même si celle-ci peut être volontairement régulée) ou notre rythme cardiaque, et bien d’autres fonctions végétatives, quand on sait encore que notre système attentionnel reste alerte pour orienter ou changer notre conduite en l’espace de quelques centaines de millisecondes, difficile de croire que notre cerveau puisse réaliser cela avec 10% seulement de sa structure, avec 10% de zone active à la fois, ou bien encore en n’activant que 10% de ses capacités. Si cela ne suffisait pas à se convaincre, notons que le cerveau ne représente que 2 à 3% du poids corporel mais qu’il consomme quasiment 20% de l’énergie disponible. Vu le ratio énergétique élevé, difficile de croire que l’évolution ait pu favoriser le développement d’un organe dont 90% de la structure serait inutile.

Trop d’information tue l’information ?

Si tout ceci est désormais connu me direz-vous, pourquoi un tel mythe subsiste-t-il encore ? Eh bien à l’image des autres disciplines scientifiques, les neurosciences avancent pas à pas, en élaborant des théories à partir d’observations préalables qui seront confirmées, modulées ou contredites par d’autres phénomènes pour laisser place à de nouvelles théories, et ainsi de suite. Le problème que l’on rencontre avec les neuromythes réside dans le fait que certaines hypothèses invalidées ont « la vie dure » dans l’esprit des gens, et ceci est d’autant plus vrai si elles ont fait l’objet d’une surmédiatisation (les études qui les contredisent ont rarement le droit à autant d’écho). C’est ainsi que l’on entend encore parler de « cerveau gauche »/« cerveau droit » pour caractériser les personnes, de périodes critiques pour certains apprentissages (et notamment du « tout se joue avant l’âge de trois ans »), de « cerveau masculin » vs. « cerveau féminin », ou encore de l’apprentissage pendant le sommeil. Analyse rapide d’expériences souvent complexes, simplification à l’extrême dans la présentation des résultats, conclusions hâtives voire univoques, conduisent irrémédiablement à de mauvaises interprétations, à des extrapolations hasardeuses, et donc à l’ancrage d’idées fausses ou pour le moins simplistes… et ce même dans l’esprit des scientifiques qui, comme tout être humain, n’échappent bien entendu pas aux influences subjectives et émotionnelles.

Aussi concédons-le : la science ne comprends pas à 100% comment fonctionne le cerveau et ce dernier a encore ses petits secrets. Le cerveau est donc un phénomène à la mode et les médias sont friands de la moindre découverte sur cet « étrange » organe. Ceci est d’autant plus vrai depuis l’émergence assez récente des nouvelles techniques d’imagerie cérébrale qui ont permis de voir « le cerveau en action », source d’un réel engouement qui dépasse le cercle de la communauté neuroscientifique. Mais s’ils ont certes peu d’influence sur le pouvoir des grands communicants, des groupes de pression, ou autres « marchands de doute », les chercheurs en neurosciences doivent néanmoins faire preuve d’autocritique quant à l’intérêt et/ou l’impact de leurs études et prendre les devants sur le devant de la scène, si j’ose dire.

En attendant la scène, j’apporte ma modeste contribution dans les coulisses du web 😉

By | 2017-04-13T14:30:10+00:00 09/11/2015|Psychologie & Neurosciences|0 Comments

About the Author:

Riadh LEBIB
Docteur en neuropsychologie. Diplômé en Thérapies Comportementales et Cognitives (TCC). Ses thématiques de recherche portent principalement sur les comportements humains rationnels et irrationnels en étudiant leur impact sur les prises de décision en situation de calme ou de stress.

Leave A Comment