L’ostéopathie peut-elle encore intégrer l’offre de soins française du 21ème siècle ?

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Cet article est inspiré de CHAM (Convention on Health Analysis and Management) 2015, convention qui s’est déroulée les 25 et 26 septembre derniers sous la présidence de Guy Vallancien. Le but de CHAM est de favoriser « l’émergence des principes d’action qui baliseront le développement de systèmes sanitaires adaptés au 21ème siècle ». La question de savoir si l’ostéopathie pouvait s’intégrer à ces systèmes sanitaires s’est donc naturellement posée.

Révolution de l’offre de soins : la fin annoncée des monopoles de la médecine

Le développement d’outils de gestion du big data médical va engendrer un nouveau paradigme dans lequel le pouvoir sera capté par des sociétés développant des algorithmes de décisions pour les prises en charge des patients. Le médecin ne sera plus qu’un élément de la chaine thérapeutique non-hiérarchisée et organisée autour du patient.

En parallèle, l’élargissement des droits du patient lui offrira de choisir les modalités de sa prise en charge au sein d’une offre diversifiée. Le caractère abstrait de la décision médicale informatisée créera un besoin supplémentaire d’humanité et de prévention. Le bionome non-médecin va se développer.

La collaboration interprofessionnelle deviendra omniprésente. Elle se basera sur les informations disponibles au sujet de l’efficacité d’une prise en charge et des indicateurs de sa légitimité. Pour être compréhensibles par tous les acteurs de la santé, ces informations auront l’obligation d’être interdisciplinaires et non plus seulement médicales.

Enfin, il n’y aura plus d’intérêt économique à laisser des actes être le monopole de praticiens formés en 10 ans alors que d’autres formés plus rapidement pourront les réaliser. Cela concernera évidemment les actes de thérapie manuelle qui montrent leur efficacité dans la prise en charge des troubles fonctionnels (TF).

Mise au point sur les troubles fonctionnels

Le dictionnaire des termes de médecine Garnier-Delamarre et le dictionnaire de médecine Emile Littré définissent les TF comme des manifestations (douleurs et contractures musculaires) qui, quelle que soit leur cause, affectent la fonction d’un organe. L’assurance maladie reconnait les TF, et notamment les Troubles Musculo-Squelettiques (TMS), comme des maladies, qu’elles soient en relation ou non avec une lésion de l’organe concerné. Elle considère que les TF sont liés à une incapacité physique du corps à répondre aux contraintes auxquelles il est exposé. Il s’agit là d’une approche transdisciplinaire pertinente d’ordre biomécanique des contraintes et, à la fois, biomécanique et psycho-sociale des capacités du corps à y répondre.

Malheureusement, selon l’académie de médecine, un TF est le fait d’une personnalité anxieuse ou histrionique. Cette conception jette une confusion préjudiciable aux personnes qui en sont atteintes.

Cette position singulière de l’académie est à mettre en relation avec l’incapacité médicale à produire et intégrer aux algorithmes des informations utiles pour organiser les prises en charge des TF.

Les informations interdisciplinaires primordiales pour la gestion des TF sont à chercher dans la compréhension biomécanique des variables qui créent les contraintes nécessaires – mais pathogènes – à la réalisation des gestes et au maintien des postures. Celui qui détiendra, interprètera et contrôlera les algorithmes de décisions des prises en charge des TF jouera un rôle majeur dans les systèmes de soins du futur sur les plans décisionnel et économique.

Ostéopathie : entre progressisme européen et conservatisme français

L’ostéopathie européenne est progressiste et s’inscrit naturellement dans les systèmes de soins nationaux comme solution efficace et peu couteuse pour la prise en charge des TF. A l’inverse, les représentants de la profession en France ont milité en 2014 pour que la notion conceptuelle et isolée de dysfonction ostéopathique – perte de mobilité remplace celle factuelle et interdisciplinaire de TF présente dans la réglementation de la profession depuis 2007. Pourtant, ceci faisait des ostéopathes les détenteurs potentiels des informations que la médecine n’arrive pas à produire. Il s’agissait d’une vraie opportunité pour la profession de jouer le rôle majeur décrit ci-dessus.

L’impossible intégration à l’offre de soins

La dysfonction ostéopathique, en tant que concept pur, n’a pas de réalité objective. Ainsi, personne ne saura jamais quantifier son amélioration et les informations à son sujet seront toujours symboliques et ésotériques. Elle n’a pas cette caractéristique interdisciplinaire qui lui permettra d’intégrer le processus décisionnel d’un professionnel de la santé. Un non-ostéopathe ne saura jamais quand envoyer un malade vers un ostéopathe. Les ostéopathes le sauront-ils d’ailleurs eux-mêmes un jour ?

Considérant que leurs actes ont pour cible la dysfonction ostéopathique, et ne sont donc pas les mêmes que ceux des autres professionnels de la santé, les ostéopathes risquent de perdre l’usage des manipulations et des mobilisations, bien qu’il sera trop onéreux de les enseigner à des médecins. A qui reviendront alors ces actes ?

Affirmant qu’elle prend en charge les dysfonctions, l’ostéopathie sera reclassée en pratique de bien-être, et non de santé, alors qu’elle est une des rares médecines à montrer son efficacité sur les TF.

L’impossible amélioration de la formation – échec du processus récent

L’accroissement du nombre d’heures n’est qu’un leurre qui ne fera qu’enrichir les établissements de formation privés.

En réalité, les prises en charge coopératives vont minimiser l’importance des compétences propres de chaque profession. Les formations de la santé vont donc maintenant s’améliorer en limitant les déviances et en sécurisant les patients. L’inverse de ce que va faire la formation en ostéopathie en mettant le concept de dysfonction au cœur de son contenu car :

  • la recherche sur le sujet sera impossible,
  • l’apprentissage des connaissances ne s’articulera pas autour de la science,
  • la formation pratique clinique restera cloisonnée dans les écoles alors que l’hôpital est le meilleur gage de sécurité du patient.

Le rapport de l’IGAS déplorait pour la formation le peu d’adossement à la science et le manque de liens avec l’hôpital. En ce sens, la réforme visant la refonte de la formation en ostéopathie est un échec car elle n’a pas suivi le chemin préconisé par ce rapport qui a pourtant servi de base de travail.

Que faire ?

L’ostéopathie va devoir faire sa révolution faute d’avoir réussi sa réforme. Elle devra passer du statut de thérapie complémentaire de bien-être en charge de dysfonctions à celui de pratique innovante dans la gestion des TF.

Pour cela, elle aura besoin de représentants ayant une culture de l’offre de soins et réfléchissant en termes d’enjeux sanitaires et économiques plutôt que s’enfermant dans des normes contraignantes et des textes réglementaires incantatoires. Ces représentants devront défendre le rapprochement avec l’université et l’hôpital. Ils devront avoir une réflexion progressiste pour éviter le pire danger dans un monde qui évolue : se couper de l’information et reproduire le passé.

Dans ces conditions, naturellement, ceux qui feront l’ostéopathie du 21ème siècle ne pourront pas être ses représentants d’aujourd’hui.

By | 2017-04-13T14:30:11+00:00 02/10/2015|Education & Pédagogie, Sport & Santé|1 Comment

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Xavier BLUSSEAU
Ostéopathe, vice-président de l'Association Française d'Ostéopathie. Directeur de l’enseignement à Ostéobio, école de biomécanique appliquée à l’Ostéopathie. Consultant et formateur en ergonomie biomécanique.

One Comment

  1. Laurent MARC 5 octobre 2015 at 12 h 51 min - Reply

    Je trouve votre post un peu pessimiste.

    Le concept de la dysfonction en tant que tel peut évoluer dans sa définition, de même qu’il ne constitue pas forcément un frein à la recherche sur l’ostéopathie. Pas plus qu’il n’empêche la recherche sur les algorithme de décision. Les choses sont mesurables, modélisables (http://osteoscientifique.over-blog.com/la-black-box-approach-est-elle-une-bonne-strategie-de-recherche-en-osteopathie.html) et en soi, ce qu’il manque c’est le manque de formation des professionnels sur ce genre d’outils qui sont accessibles en post-graduate par l’université.

    L’apprentissage dans certaines écoles (je ne peux parler pour toute) s’articule autours de la science, de même qu’elles investissent dans la recherche. Beaucoup d’entre elles ont déjà effectué un rapprochement voir un partenariat avec l’université.

    Que vous pensiez que le concept ostéopathique est dépassé, soit, je me souviens de votre conférence à Lausanne, mais de le balayer sans s’intéresser à son influence sur la prise de décision est une erreur. La science ne se construit pas en posant un nouveau dogme, elle oppose, analyse, et lorsque suffisamment de résultats et de preuves sont là, elle change de paradigme.

    Les ostéopathes auront leur place dans cette évolution du monde de la santé, parce que cette génération d’ostéopathe formée à la recherche et qui va se former à l’université pour obtenir les compétences nécessaires est en cours de constitution. Il faut simplement être un peu patient.

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