Si la prévention des risques psycho-sociaux (RPS) est devenue une action emblématique de la politique RH des organisations depuis quelques années, elle demeure toutefois éloignée de sa cible : la santé. Conduire une politique de santé et qualité de vie au travail (SQVT), c’est en effet aller plus loin que la seule prévention des RPS. Explications.

Une culture de la gestion du vécu négatif

En juin dernier a eu lieu sur Bordeaux une des étapes des rencontres franco-québécoises sur le thème de la SQVT, rencontres pilotées en France par l’AFNOR (association française de normalisation) et au Québec par le BNQ (bureau de normalisation du Québec) et le cabinet Levia. A l’issue de présentations fort intéressantes se déroulait une table ronde sur le thème de la santé des dirigeants, avec des représentants d’entreprises françaises. Les termes redondants employés par les protagonistes étaient alors « gestion du stress », « risque épuisement », de « burn out », de « suicide », « prévention du harcèlement », de la « souffrance »… qui contrastaient avec le sujet du jour : les démarches de SQVT. Mines souvent sévères sur scène, ambiance quelque peu lourde parfois, nous n’étions pas pour tout dire à la rigolade… mais cela allait se décanter. Sur l’estrade, à côté de ses pairs, un patron un brin farfelu faisait ses étirements, plaisantait voire tournait en dérision ce que disait les autres, exprimait que le plus important était la convivialité et d’être heureux, le temps de l’apéro ayant vraisemblablement pour lui une place de choix. Au terme des échanges j’allais lever la main pour congratuler ce « patron joyeux luron », qui incarnait le mieux la santé par son attitude, quand ses voisins en posture négative braquaient leur attention sur la symptomatologie du stress, cette chose à combattre en politique de prévention des RPS. Sauf que cet entrepreneur dynamique accompagné de son brin de folie était… un comédien recruté pour l’occasion. Grosse baisse d’énergie de ma part, déception notoire malgré la qualité du jeu, car c’était le seul qui pouvait rivaliser avec la sinistrose évoquée par les autres, bien réels ceux-là dans leur fonction. Rideau.

Cet exemple semble assez bien témoigner de l’approche franco-française de la santé. Penser que l’on est en bonne santé parce que l’on n’est pas malade est une croyance très répandue, de la même manière pour l’accès au bonheur qui est souvent envisagé comme l’absence de malheur. Or rappelons-nous la définition de la santé par l’OMS, inchangée depuis 1946 : un état de complet bien-être physique, mental, social, qui ne consiste pas seulement en l’absence de maladie ou d’infirmité. Pourtant, nous avons tous entendu un professionnel de santé nous dire un jour : « Vous êtes en pleine santé, vos examens sont excellents, aucune anomalie ! ». Professionnel de santé ou professionnel d’absence de maladie ? Pour les aspects mentaux, le psychiatre Christophe André pose clairement le problème : « Toute la littérature psychologique est consacrée au malêtre, nous avons tous appris à reconnaître les émotions négatives, à travailler sur ces symptômes, à les soigner, à éviter qu’ils ne récidivent. Mais nous, spécialistes de santé mentale, n’avons jamais été formés à renforcer les émotions positives » (Le Point, juin 2009). Nous vivons et entretenons une culture de la gestion du vécu négatif, espérant qu’une fois menée tout ira bien ou mieux. Ca ne fonctionne vraisemblablement pas : le fait de vivre en France réduit de 20% la probabilité de se déclarer très heureux par rapport au reste de l’Europe, nous sommes avant-derniers européens sur une échelle de bonheur et les premiers consommateurs de psychotropes (chiffres de 2011). Dans notre sur-représentation du verre à moitié vide, il n’est malheureusement pas étonnant que la SQVT demeure le plus souvent en France à l’état de concept. Sous cet idéal à atteindre, les actions relèvent toujours davantage de la seule prévention des RPS que d’un nouvel élan plus positif et engageant, que l’on retrouve plus volontiers dans la culture anglo-saxonne. Il ne s’agit pas ici de nier les difficultés et la pénibilité au travail, de porter une paire de lunettes roses et de dire que tout va bien quand tout va mal, mais de comprendre que la seule prévention d’expériences négatives ne conduit pas de facto à un vécu positif. Si la SQVT implique la prévention des RPS, intégrons définitivement que l’inverse n’est pas vrai.

Pour une culture de développement du vécu positif

En terme de politique de santé au travail, les choses semblent évoluer dans le bon sens, du moins sur le papier. L’accord national interprofessionnel (ANI) de juillet 2013 permet aux partenaires sociaux de s’accorder à déployer la qualité de vie au travail, supportée par plusieurs aspects :

  • Qualité des relations sociales et de travail
  • Qualité du contenu du travail
  • Qualité de l’environnement physique
  • Qualité de l’organisation du travail
  • Possibilités de réalisation et de développement professionnel
  • Conciliation vie professionnelle et vie personnelle
  • Respect de l’égalité professionnelle
  • Qualité de l’information partagée au sein de l’entreprise
  • Qualité de l’engagement de tous et à tous les niveaux de l’entreprise

Ce dernier point est essentiel, à commencer par un engagement fort de la direction. Sans ambition d’intégrer pleinement la SQVT dans la culture d’entreprise, il ne restera que des mesurettes court-termistes de prévention des RPS, jamais pro-actives. Il est primordial également que les membres du comité de pilotage d’un dispositif SQVT partage une même vision et les mêmes objectifs. Avec ma collègue et amie Christine Duchêne, nous vous relaterons dans un prochain post une expérience de mission SQVT que nous avons menée dans un établissement de santé, et l’importance de la vision et de l’exemplarité du groupe de travail. Ne serait-ce que sur ces 2 points – engagement de la direction et vision commune du comité – on comprend bien toute l’importance d’une certaine posture et d’une ouverture d’esprit comme base de réussite d’une démarche SQVT. Une attitude positive, avec une bonne hauteur de vue à travers un cadre structuré et partagé, orientée sur les solutions, paraît bien adaptée. Il convient en effet d’emblée de porter et même d’incarner des comportements et une ambiance de travail en devenir pour tous. Les outils de coaching d’équipe sont alors d’une précieuse aide. A l’inverse une attitude négative et fermée sur les problèmes (souvent un problème unique responsable de tous les maux) n’est pas de bon augure pour instaurer une politique SQVT. Elle ne fait que contribuer malgré elle à alimenter les risques psycho-sociaux.

La démarche SQVT au Québec – en pointe dans le domaine – est un bon exemple en terme de processus, de positivité d’attitude et fournit un bon point de vue. L’ « Entreprise en santé » est une norme du BNQ, N°9700-800 (prévention, promotion et pratiques organisationnelles favorables à la santé en milieu de travail). Elle amène les organisations à agir dans les 4 sphères d’activité reconnues pour avoir un impact significatif sur la santé du personnel : les habitudes vie des personnes (ex : nutrition et alimentation, activité physique, tabagisme, gestion du stress…), l’équilibre travail-vie personnelle (ex : flexibilité des horaires, télétravail…), l’environnement de travail (ex : aménagement d’aires de repos, méditation ou relaxation, programme d’ergonomie, de contrôle du bruit…), les pratiques de gestion et modalités d’organisation du travail (ex : interventions pour favoriser l’esprit d’équipe, la reconnaissance, formation des managers sur les communications efficaces…). La démarche se fait en 5 étapes : engagement de la direction, formation d’un comité santé et mieux-être, collecte de données, planification et mise en œuvre, évaluation.

Rappelons pour finir les bénéfices d’une démarche SQVT : motivation et engagement, concertation et coopération, un partage de sens et une fidélisation des talents, une plus-value en terme d’image, un gain de productivité (au Canada jusqu’à 5 dollars pour un dollar investi, au cours des 5 années qui suivent le démarrage du programme).

Résumons-nous. La SQVT au plan individuel est plus que la gestion du stress et du mal-être : c’est l’entraînement des émotions positives. Au plan relationnel, ce n’est pas la seule gestion de conflit ou de personnalités difficiles : c’est favoriser la coopération par une communication authentique et adaptée. Au plan organisationnel, ca n’est pas juste un plan de formation à l’année : c’est promouvoir une nouvelle culture et des conditions de travail tournées vers les besoins d’accomplissement. Ces 3 dimensions – individuelle, relationnelle, organisationnelle – sont interdépendantes.

La mise en œuvre d’une vraie politique SQVT demeure encore timide en France. Volontarisme défaillant, attitude défaitiste ou mode d’emploi qui manque de lisibilité, elle mérite d’être accompagnée de façon structurée, appuyée par des recommandations de bonnes pratiques et des référentiels éprouvés, pour la satisfaction de toutes les parties prenantes.