Sport : ce que la psychologie nous apprend sur les conduites à risque

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Qu’est-ce qui motive certaines personnes à pratiquer des sports à risques ou extrêmes, comme le parapente, l’apnée profonde, le base jump ou wingsuit ? Quels liens existe-t-il entre psychologie et blessures physiques en pratique sportive ? Quels sont les facteurs psychologiques liés au dopage ? Et dans les conduites à risque, y a-t-il des différences entre les hommes et les femmes ? Quelles particularités présentent les jeunes ? Petit tour d’horizon sur ces questions.

Définitions et chiffres clés

Si la notion de risque semble comporter à la fois la possibilité de récompenses et la probabilité de dommages, une conduite à risque peut se définir comme un ensemble de comportements qui augmentent la probabilité d’effets adverses [au gain escompté] sur le plan physique, social ou psychologique. Un sport est à risques quand dans sa pratique la possibilité de blessures graves ou de mort a été acceptée comme partie inhérente à l’activité.

Si des individus décident de courir un risque suffisamment important pouvant mettre leur vie en péril (risque létal immédiat ou différé), on peut supposer, de prime abord, que le « jeu en vaille la chandelle ». Il est alors intéressant de se pencher sur les déterminants psychologiques (causes) des conduites sportives à risque, qui poussent à s’engager dans des sports extrêmes – actuellement en vogue – et pour certains à y adopter des comportements imprudents. La littérature sur le sujet semble mettre en lumière deux composantes : les traits de personnalité et la régulation des émotions. Les conduites à risque en sport invitent également à s’intéresser au dopage et aux conduites dopantes.

Quelques chiffres : le base jump est à l’origine de 22 décès dans le monde en 2013 (81% en wingsuit) ; 20% des accidentés sportifs français en 2010 âgés de plus de 15 ans déclarent comme raison de pratique « le risque », ce qui en fait la deuxième motivation derrière « la gagne, la compétition, la performance » (22%) ; sur les 246 décès traumatiques liés à la pratique sportive en France métropolitaine en 2010 (sept fois plus d’hommes que de femmes), les sports de montagne ont été les plus meurtriers (99) suivis des sports aquatiques (50) ; 5 à 15% des sportifs adultes amateurs disent recourir au dopage.

L’influence de la personnalité

On entend par personnalité les caractéristiques relativement stables et générales de la manière d’être d’un individu dans sa façon de réagir à un contexte donné. On distingue les types et les traits de personnalité : « les types sont peu nombreux, fondamentaux (décrivent l’essence de la personnalité d’un individu), exclusifs (théoriquement une personne ne peut avoir qu’un type), discontinus (présence du type ou non). Les traits sont nombreux, fondamentaux ou superficiels (peuvent contenir différents sub-traits), non exclusifs (on peut avoir plusieurs traits de personnalité), et continus (on présente un trait à des degrés variables). Enfin, les types recouvrent les traits ».

Le trait Recherche de sensations, notamment la recherche de danger et d’aventure, apparaît faire consensus dans la littérature chez les pratiquants de sports à risques, trait significativement plus élevé que les personnes ne pratiquant pas ce genre d’activité. Les sports à risques constituent donc un accès particulièrement favorable au gain de sensations. Cependant, puisqu’il n’y a pas forcément de lien entre la fréquence des accidents et ce trait de personnalité, être un « chercheur de sensations » ne signifie pas nécessairement être un « preneur de risques ».

Parmi les dimensions de base de la personnalité, le névrosisme (prédisposition à ressentir des émotions négatives) et l’extraversion (recherche d’interactions sociales et de stimulations nouvelles) pourraient être en lien avec l’adoption de comportements imprudents. Un lien semble également exister entre l’engagement dans des activités à risques et l’impulsivité (fait d’agir sur le vif sans avoir conscience des risques encourus). Il apparaît aussi y avoir une relation positive entre les activités à risques (escalade, alpinisme) et la stabilité émotionnelle ou l’absence d’anxiété. Dans ce cas, si l’on peut comprendre qu’avec la pratique se développent des aptitudes mentales et physiques pour faire face aux situations (contrairement à l’état de stress, l’état de calme est classiquement associé à des comportements adaptés), on peut aussi envisager un engagement imprudent dans les sports à risques avec peu de stress par surévaluation de ses capacités pour affronter le danger (comportement inadapté). Ce biais d’excès de confiance est retrouvé entre autres chez les individus narcissiques – sentiment de supériorité par rapport aux autres, excès de confiance en soi et dans ses capacités -, le narcissisme pouvant être entendu comme trait stable de la personnalité, hors champ pathologique.

La motivation Recherche de sensations dans la pratique des sports à risques apparaît être moins marquée chez les femmes que chez les hommes, alors que les facteurs psycho-affectifs le sont davantage. Les femmes professionnelles des sports à risques prendraient plutôt des risques réfléchis par rapport aux non professionnelles, démontrant une prise de conscience des enjeux liés au danger, et auraient clairement dépassé le besoin de reconnaissance. Parallèlement, les femmes non professionnelles évoluent plus dans une logique de défi et cherchent à repousser leurs limites, et exposent un besoin de reconnaissance.

Emotions, conduites à risques et blessures physiques

Les états émotionnels négatifs (affectivité négative) seraient liés aux comportements à risques : ces derniers permettraient de réguler les émotions en écartant par l’activité les vécus déplaisants. Si la pratique d’activités à sensations fortes peut s’inscrire dans une recherche de valorisation sociale et psychologique chez des sujets bien équilibrés, elle peut aussi apparaître comme un moyen thérapeutique d’autorégulation émotionnelle, une « fuite de la conscience de soi » pour oublier les problèmes.

Les troubles émotionnels comme l’anhédonie (perte de la capacité à éprouver du plaisir) et l’alexithymie (difficulté à différencier et à verbaliser les émotions) semblent être liés à la prise de risques, par l’apport de sensations immédiatement accessibles que procurent les sports à risques.

Les femmes non professionnelles engagées dans les sports à risques ont une identité de genre plus masculine (leadership, sportivité, confiance en soi) et moins féminine (tendresse, attention), et semblent davantage présenter de troubles émotionnels (difficultés à reconnaître et décrire ses émotions, tendance à l’impulsivité) que les femmes ne pratiquant pas de sports à risques. Les femmes qui ont fait la prise de risque leur métier ont une identité de genre plus féminine que les non professionnelles, et semblent plus équilibrées d’un point de vue émotionnel et moins impulsives que les non professionnelles et celles qui ne pratiquent pas de sports à risques.

Concernant les liens entre psychologie (le rôle du stress en particulier) et blessure physique en sport, une revue de la littérature de 2007 évoque entre autres points les éléments suivants :

  • les blessures physiques entrainent des baisses d’estime de soi ou l’émergence de troubles dépressifs ;
  • il existe une relation significative entre la diminution de la vision périphérique dans une situation stressante et l’apparition par la suite d’une blessure sportive ;
  • le vécu négatif d’évènements stressants (dans la pratique physique et en dehors) dispose les sportifs à la blessure, les troubles de l’attention jouant un rôle notable ;
  • il y a un lien entre l’existence de blessures antérieures et le risque actuel de blessure. Les expériences de blessure seraient responsables d’une anxiété accrue et de cognitions négatives au moment du retour à la pratique sportive ;
  • des facteurs de personnalité comme le névrosisme ou, plus particulièrement, l’hostilité, la dépression, ou l’anxiété sont caractéristiques d’une vulnérabilité individuelle au stress et donc au risque de blessure. L’anxiété compétitive influe dans la survenue de blessures sportives ;
  • la perception d’un soutien social réduit les conséquences du stress perçu et contribue au maintien de l’état de santé des sportifs, particulièrement quand ceux-ci ont fait l’expérience d’événements de vie stressants ;
  • certains travaux montrent que la cause première d’accidents en sport repose souvent sur l’adoption de comportements à risques ;
  • la perception de la vulnérabilité physique est positivement liée à l’utilisation d’équipements de protection ;
  • un sportif qui se considère comme susceptible de se blesser chercherait à se protéger, à l’inverse d’un sportif qui minimise cette probabilité. La personnalité pourrait être également déterminante dans cette décision.

Chez les jeunes :

  • comme chez l’adulte, une faible perception du risque et une surestimation de ses capacités conduisent à un sentiment d’invincibilité et engendrent une plus grande prise de risque. Il en est de même lorsque le port d’équipement de protection augmente le sentiment d’invulnérabilité ;
  • il y a moins de comportements dangereux dans les familles où les enfants perçoivent des relations satisfaisantes avec leurs parents et où ces derniers communiquent leurs attentes clairement par rapport aux comportements dangereux ;
  • les parents qui croient que l’expérience donne à l’enfant une capacité à gérer efficacement le risque de traumatisme vont lui permettre une plus grande prise de risque. Les parents croient que les équipements de sécurité et les modifications environnementales pour promouvoir la sécurité des enfants apportent une sécurité absolue ;
  • les établissements scolaires qui proposent dans leur cursus des orientations sportives où l’on va favoriser la compétition entre jeunes peuvent être considérés comme des environnements favorisant les comportements à risque.

Dopage et conduites dopantes

« On parle de conduite dopante lorsqu’une substance (vitamine, médicament, stupéfiant, etc.) est utilisée dans le but de surmonter un obstacle, que celui-ci soit réel ou supposé, à des fins de performance. L’obstacle peut être un examen, un entretien d’embauche, un travail difficile et/ou pénible, une épreuve sportive, etc. Le dopage, lui, ne concerne que les sportifs qui, dans le cadre de compétitions ou de manifestations organisées par les fédérations, utilisent des substances ou des méthodes inscrites sur une liste établie chaque année par l’Agence mondiale antidopage (AMA). Sans autorisation d’usage à des fins thérapeutiques (AUT) délivrée par l’AFLD (Agence Française de Lutte contre le Dopage), c’est une pratique interdite ».

1 à 5% des sportifs de loisirs disent recourir au dopage. 3 à 5% des enfants et adolescents sportifs recourent à des produits dopants, et ce chiffre augmente avec l’âge. Ce serait 5 à 15% chez les sportifs adultes amateurs. Les pourcentages sont plus élevés chez les hommes, les 20-25 ans, les compétiteurs et ils augmentent avec le niveau de compétition (surtout de haut-niveau). Les filles consomment plus fréquemment des produits pour améliorer leurs performances intellectuelles et scolaires, et les garçons consomment deux fois plus que les filles des produits pour améliorer leurs performances physiques et sportives. Le dopage semble plus élevé chez les sportifs dont lapratique par semaine dépasse les 8-12h. Environ un tiers des adolescents estime qu’on peut se doper sans danger pour sa santé avec les conseils d’un médecin. Il s’agit surtout de garçons, usagers de produits dopants et fumeurs de tabac ou de cannabis. Environ un adolescent sur cinq estime que refuser le dopage signifie perdre ses chances de devenir un grand champion.

Plusieurs facteurs, outre ceux déjà cités, peuvent motiver une conduite dopante et/ou un dopage sportif :

  • Individuels, comme le stress, une estime de soi peu élevée, l’absence de préparation à l’échec ; le sentiment de n’être pas soutenu par ses parents ; l’incapacité à demander de l’aide à autrui, les difficultés de sociabilité etc. ;
  • Environnementaux, tels l’isolement social (éloignement du domicile, des lieux d’étude, de travail ou d’entraînement sportif, le manque de relation affective avec ses proches) ; l’incitation aux pratiques dopantes par le référent, l’entourage, le milieu familial ; le comportement des aînés vis-à-vis des substances psychoactives, la consommation de substances interdites par des collègues ou coéquipiers ; l’obligation de résultats, la culture excessive de la performance et du résultat, le discours « incitateur » ambiant ; le système de carrière et la recherche de célébrité, mais aussi la gestion de la fin de carrière et de l’abandon de la pratique, en particulier à haut niveau ;
  • Liés aux substances : facilité pour se les procurer, coût peu élevé, croyance dans leur efficacité.

A propos des rapports entre sport, dopage et addiction, trois niveaux de liens peuvent être décrits :

  • Les produits eux-mêmes (amphétamines, cocaïne, alcool, cannabis etc.), potentiellement addictogènes (sportif dopé dépendant). 1 à 2% des adolescents en France et 2,6 à 5,8% aux Etats-Unis seraient usagers de stéroïdes anabolisants. Deux motivations principales chez les consommateurs de stéroïdes : la performance et l’apparence ;
  • Le sport comme facteur de vulnérabilité à la consommation de substances psychoactives : 20 % des sujets dépendant à l’alcool ou à l’héroïne ont pratiqué dans leur passé plus de 8 h de sport par semaine contre 12,5 % de la population générale. La période à risque identifiée pour le début des consommations se situe dans l’année après l’arrêt de la carrière ;
  • Les dépendances propres au sport. Il peut exister un syndrome de dépendance à l’activité physique. Il s’agit de sportifs hyper-engagés, au détriment de leur épanouissement personnel et de leur santé. Ce phénomène a notamment été décrit chez les coureurs de fond. A noter également les troubles du comportement alimentaire : il y aurait jusqu’à 40 % de pratiquants atteints d’un trouble du comportement alimentaire dans certains sports, comme la danse ou la gymnastique.

Les données aujourd’hui disponibles sur les conduites à risques en sport devraient permettre d’envisager des interventions efficientes de prévention.

By | 2017-04-13T14:30:10+00:00 18/10/2015|Psychologie & Neurosciences, Sport & Santé|0 Comments

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Philippe BAREL
Rédacteur en chef du blog. Coach d’équipe, de responsables d’équipes et consultant-formateur en santé et qualité de vie au travail (SQVT). Diplômé en psychologie du sport (Université Paris-Sud) et en préparation physique et mentale (Université de Bourgogne), il accompagne les équipes des entreprises, sportives et hospitalières à concilier santé et performance. Membre de la Société Française de Psychologie du Sport, du réseau SQVT Nouvelle-Aquitaine (Afnor) et partenaire de l’Institut de Médecine Environnementale, il s’investit dans l’e-santé avec Kiplite, société experte dans l’optimisation personnalisée de l’autonomie physique et psychologique. Il a exercé l’ostéopathie durant 12 ans.

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