Sportifs, misez sur vos préférences !

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Miser sur mes préférences, c’est avoir l’intention de tenir compte de mes particularités. C’est tenter de répondre à la question : qu’est-ce qui fait que je suis différent ? Il y a maintenant plus de vingt années nous nous sommes intéressés aux préférences individuelles, car elles semblaient être la clé de l’individualisation. C’est-à-dire que, selon nous, elles recèlent autant le potentiel d’expression que le potentiel de développement d’un individu.

Au début était le geste (parfait)

Lorsqu’au début des années 1990 nous échangions avec mon ami Ralph Hippolyte (ancien entraîneur de l’équipe de France féminine de volleyball et alors directeur technique en Grande-Bretagne) à propos de l’entraînement dans notre sport, nous partagions un angle d’approche très similaire. Le constat était simple, les joueurs/joueuses que nous entraînions ne réalisaient pas forcément ce que nous leur demandions. Nous nous sommes alors tout bonnement posé une question qui s’est avérée fondamentale : était-ce parce qu’ils/elles ne voulaient pas ou est-ce parce qu’ils/elles ne pouvaient pas faire ce que nous exigions ? Dans le premier cas, il s’agirait d’un problème de motivation par rapport à la tâche demandée tandis que dans le deuxième cas, il s’agirait plutôt de vérifier l’adéquation entre les besoins des individus et notre requête d’entraîneur. Nous nous sommes vite rendu compte qu’il fallait que nous prenions le temps d’une introspection face à l’effet miroir que créait cette question…

Les croyances ont la vie dure et l’une d’entre elles repose justement sur le fameux geste parfait. Pour nous, vous l’aurez peut-être deviné, il n’existe tout simplement pas. Ce qui doit être ajusté dans tous les cas, c’est la pertinence du geste par rapport au contexte dans lequel il s’exprime. Il est nécessaire que le geste émerge du contexte car il est issu des échanges perpétuels entre le contexte interne de l’athlète et son environnement, c’est une solution immédiate et adaptée. Sachant qu’il n’y aura jamais la possibilité de le répéter exactement, car le contexte interne au joueur/à la joueuse est en perpétuelle évolution, et que le contexte externe est également unique, en constante transformation.

La fonction du geste pouvait être la même, comme attaquer un ballon le plus haut et le plus tôt possible, quant à la forme, elle restait systématiquement variable et il semblait que nous n’y pouvions rien changer. Il fallait bien se rendre à l’évidence, les tendances d’une ou l’autre école semblaient correspondre à certain(e)s mais pas à d’autres. Que faire alors pour pouvoir optimiser les gestes des uns et des autres dans un contexte exigeant comme le sport d’élite ? La réponse ne fût pas très longue à attendre, il s’agissait de s’intéresser à l’individu et à ses particularités et nous nous sommes donc tournés du côté des dimensions de l’expression humaine, qui avaient le potentiel d’abriter des préférences d’ordre individuel.

Partir de l’expression du corps

La première personne qui nous permis de créer un lien fonctionnel fût un professeur en kinésithérapie belge, Raymond Sohier, qui en publiant un ouvrage sur les 2 marches pour la machine humaine nous mis la puce à l’oreille. Il y présentait en effet les deux organisations principales de la marche bipède humaine selon que le centre de gravité soit en avant ou en arrière de l’axe de rotation des hanches (l’axe trans-coxo-fémoral). Ces deux formes d’organisation de la marche sont fonctionnelles puisqu’elles permettent un amorti naturel des contraintes engendrées par la propulsion vers l’avant grâce aux rotations osseuses. L’être humain initie son pas soit « par le bas » en produisant de l’énergie concentrique avec sa jambe arrière. Dans ce cas, il pousse son bassin afin de permettre à la jambe avant d’effectuer un pas. Soit « par le haut » en amenant la tête et les épaules suffisamment vers l’avant pour que l’individu rattrape cette anticipation du haut de son corps avec le bas, donc avec sa jambe. Dans ce dernier cas, il y a principalement restitution de l’énergie potentielle grâce à la composante élastique des muscles des membres inférieurs.

En 1993, mon travail de diplôme d’entraîneur du Comité National du Sport d’Elite (CNSE) portait sur l’Utilisation de l’ergojump en volleyball et j’y enregistrais déjà des différences de stratégie de sauts entres les athlètes suivis. Bien des années plus tard, vers 2009-2010, nous croisions la route de Cyrille Gindre (docteur en sciences du sport, Brevet d’Etat 2e degré en athlétisme et DESS de préparateur physique) qui de son côté avait fait un travail parallèle de collecte de données et lui avait permis « d’observer que les sportifs répondaient différemment selon que l’on testait leurs qualités de rebonds ou de détente musculaire concentrique ». L’histoire de cette connaissance est présentée dans son ouvrage Courir en harmonie, et plus particulièrement dans le chapitre sur la foulée.

Les préférences individuelles

Notre expérience de plus de vingt années nous montre que les préférences sont des besoins profonds inscrits dans notre corps et qu’il s’agit de nourrir en priorité. Ce sont des contraintes internes à l’individu jouant le rôle à la fois de boussole et de référence pour mieux aborder les échanges avec notre environnement. Une fois ces besoins comblés, les préférences donnent paradoxalement et automatiquement accès aux non-préférences de façon constructive. L’intégration alternative des préférences et des non-préférences fournit tous les outils nécessaires à notre évolution. Le libre-passage des unes vers les autres est un élément essentiel pour permettre des progrès que nous pourrions qualifier d’écologiques, c’est-à-dire respectueux de l’individu et de son environnement.

Notre corps dispose d’un système nerveux qui lui permet de coordonner ses mouvements dans le temps et l’espace. La coordination nécessite un cadre de référence lié au corps et à ses dimensions dans l’espace (arrière – avant, droite – gauche, haut – bas) et il s’agit de s’appuyer sur l’une et l’autre de ses dimensions pour permettre de se préparer et d’agir de manière efficace et économique dans son contexte, c’est-à-dire dans les autres dimensions. Le rôle des préférences est de simplifier grandement les choix nécessaires pour réaliser les tâches motrices. Elles sont des éléments implicites « incorporés » qui créent un biais à partir duquel les mouvements peuvent s’ajuster automatiquement. Le fait qu’elles soient ainsi « concrétisées » dans notre corps nous autorise à nous appuyer sur elles afin de bâtir notre confiance en nous, pour peu bien entendu que nous soyons à l’écoute de nos propres besoins.

C’est là que le bas peut vraiment blesser car le contexte sportif (comme d’autres contextes d’ailleurs) est complètement « perfusé » par des savoirs issus des expériences passées et que nous qualifierons d’externes à l’individu, si bien qu’il est extrêmement difficile pour quelqu’un de faire la part entre ces éléments externes et ses propres besoins, par essence internes. Même si l’intention des autres est souvent constructive au départ, elle n’est jamais complétement dénuée de généralisations, dont l’impact sera fréquemment néfaste à l’expression des particularités qui constituent l’essence de tout individu. J’ai l’habitude de provoquer les entraîneurs en formation en leur disant que les « bons athlètes » réussissent malgré les entraîneurs.

By | 2017-04-13T14:30:16+00:00 20/12/2014|Education & Pédagogie, Sport & Santé|2 Comments

About the Author:

Bertrand THERAULAZ
Directeur d'ActionTypes Consulting. Co-fondateur de l'Approche ActionTypes (ATA) avec Ralph Hippolyte. Responsable de la formation francophone des entraîneurs professionnels à l'Office Fédéral du Sport (OFSPO) à Macolin (Suisse)

2 Comments

  1. A Avignon 22 décembre 2014 at 15 h 57 min - Reply

    ce que vous écrivez est tellement vrai – je suis dans 3 clubs et je n’ai vu qu’un entraîneur qui sait observer l’individu –
    c’est également vrai pour le métier de formateur

  2. Bertrand Théraulaz 30 décembre 2014 at 20 h 44 min - Reply

    Merci pour votre commentaire.

    Ce qui est important c’est le potentiel qu’il reste à développer chez les entraîneurs et les formateurs. Il s’agit de ne pas voir les personnes que nous accompagnons comme étant bonnes ou mauvaises mais plutôt prêtes ou pas encore prêtes. S’intéresser à l’autre de façon sincère demande tout d’abord une recherche de sa propre identité et de ses propres besoins afin que notre pratique nous autorise à être « distinct mais pas distant » (selon Thierry Tournebise). Asseoir son identité doit se faire souvent au dépend de notre égo qui a vite tendance à nous submerger.

    La solution n’est pas compliquée (conceptuellement) bien que pas toujours facile à mettre en oeuvre: il s’agit d’avoir confiance en l’autre et cela de manière inconditionnelle. J’aime à dire aux entraîneurs/coachs qu’il vaut mieux ne pas s’occuper de quelqu’un en qui nous n’avons pas confiance. Dans l’accompagnement, le doute n’est tout simplement pas autorisé…

    Meilleurs voeux pour 2015 à tous les lecteurs du blog Comportements & Innovation

    Bertrand Théraulaz

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